À la conquête des montagnes et des oranges

En sortant de l’autobus qui m’avait transportée de Barcelone jusqu’à ce merveilleux petit village sur la côte espagnole, l’odeur de la mer, salée, rafraîchissante, et la brise du soir, se sont infiltrées dans mes poumons, me donnant un deuxième souffle, effaçant langoureusement toute la fatigue et le stress du long voyage et des 27 cafés bus en chemin. Il n’est pas facile de voyager avec une boîte de vélo qui fait le double de ma taille, laissez-moi vous dire! Même merveilleusement empaquetée par les magiciens du vélo chez Ekkip, la boîte reste tout aussi imposante, et moi tout aussi petite. J’aurais dû écouter maman et manger mes épinards. Trois jours plus tard, j’avais encore les trapèzes et les biceps qui brûlaient. 

C’était mon troisième séjour en Espagne. Alors que la majorité des cyclistes se dirigent tous vers Gérone, j’ai pris l’habitude d’emprunter le chemin contraire (qui dit sud, dit plus chaud, même au plein coeur de l’hiver). À trois heures d’autobus au sud de Barcelone se trouve un charmant petit village vacancier, pratiquement toujours ensoleillé, que l’on peut traverser à pied d’un bout à l’autre en moins de 20 minutes. La température nous y gâte d’un chaleureux 10 à 25 degrés Celsius à l’année longue. Peuplé majoritairement de retraités et de touristes, et occasionnellement visité par certaines équipes européennes en camp d’entraînement avant le début de la saison en février, j’en suis venue à la conclusion que Benicarló est une alternative excellente aux dispendieuses destinations pour cyclistes telles que Majorque ou bien Gérone.

Il ne m’a pas fallu plus d’une sortie à vélo pour réaliser le véritable potentiel d’entraînement qui entoure cet havre de paix. À 15 minutes du village, je me trouve au creux des montagnes, entourée par des routes sinueuses à perte de vue, dépourvues de circulation, bordées d’amandiers, d’orangers et d’oliviers. J’ai le vent dans le casque, et je me croise les p’tits orteils en espérant avoir la force de finir les 120km et 2000m d’élévation prévus à l’ordre du jour. 

Je suis loin d’avoir exploré de fond en comble les environs, mais il y a quelques incontournables que je me suis assurée de ne pas manquer. Mon tout premier jour à Benicarló, assoiffée de nature et de montagnes, telle une novice, je me suis aventurée dans le Parc National de la Serra d’Irta. Les premiers kilomètres m’ont semblés plutôt rudes, j’ai eu bien de la misère à remonter le terrain vallonné et graveleux bordant la mer. Que n’aurais-je pas donné pour avoir un Trek Checkpoint à mouliner le long de la côte, voire même un Top Fuel!  Trop têtue pour rebrousser chemin, j’étais décidée à faire avec les moyens du bord. J’ai amèrement regretté mon intrépidité lorsque 2km plus loin, je vis le gravier se transformer en petites roches…et ensuite en plus grosses roches, de la taille d’une mandarine. Les cyclistes de montagne défilaient en sens contraire à la queue-leu-leu, me dévisageant sur mon petit vélo de route en carbone, ayant peine à rester à la verticale. Ce n’est que vingt kilomètres de gros gravier plus tard que je retrouvais les routes suaves d’Espagne. Toute une aventure qu’il me fait plaisir de raconter, comme quoi il faut savoir rire de soi.

Je m’en suis tenue à la route par après, demandant conseil aux nombreux cyclistes locaux avant de planifier toute longue sortie. Et je fus servie! Que l’on parle du chemin vers Morella, un des plus beaux villages historiques d’Espagne, ayant accueilli l’arrivée du Tour d’Espagne plus d’une fois, ou bien de Fredes, ou encore de l’ascension de la Salzadella (ma préférée), les routes ne manquent point. Elles sont « suaves » et bien entretenues comme on les aimes. Le calme de la route rend la chose très agréable. Je me rendais d’un petit village à l’autre en contemplant les montagnes, m’arrêtant à mi-chemin pour un « cafecito » et repartant avec autant d’entrain qu’au début. 

À force d’y séjourner à coup de deux mois à deux reprises dans la dernière année, j’ai fini par compiler une multitude de routes Strava qui conviendront à tous les goûts de même qu’une liste des petites perles rares à visiter dans ce petit village et aux alentours, lors des sorties à vélo. Nul besoin de mentionner la beauté du paysage, je laisserai les photos parler d’elles-mêmes.    

Les espagnols ont un emploi du temps assez particulier, qui, malgré qu’il ne soit pas des plus productifs, ne semble pas leur nuire puisqu’on dit d’eux qu’ils sont parmi les peuples d’Europe les plus heureux et vivant le plus longtemps. En général, la plupart des petits commerces ouvrent le matin de 10h à 13h, ferment de 13h à 17h pour le repas et la sieste de mi-journée, et ouvrent à nouveau de 17h à 20h, et ce du lundi au samedi. Le dimanche, tout ferme à l’exception de quelques petits cafés, restaurants et bars. Petit conseil que j’ai appris à la dure : prenez pour acquis que la plupart des commerces ferment la fin de semaine, les épiceries bien sûr, mais tout particulièrement les ateliers de vélo…où l’on trouve les pompes à vélo, entre autres. 

En parlant d’ateliers de vélo, j’ai fait le tour de ceux qui sont établis à Benicarló (un beau total de trois) et je peux vous garantir que vous ne trouverez pas de meilleur service que chez Nolo Biker. Manuel Julve, à la fois propriétaire et mécanicien, est un passionné qui maîtrise la mécanique du vélo aussi bien qu’il wheelie, c’est-à-dire impeccablement. Champion valenciennois de vélo de montagne, il est une mine d’information quant aux meilleures routes à explorer à vélo aux alentours de la ville. Il est également le mécano personnel de Gurutze Frades, cinq fois championne espagnole de triathlon, et championne internationale de Ironman, une véritable inspiration pour tout amateur de cyclisme, de course ou de natation. Ayant été son escorte cycliste lors du Demi-Marathon des Artichauts (légume mascotte de Benicarló) en février 2019, j’ai eu la chance de converser avec son coach et elle à propos de la vie d’une sportive professionnelle, de programmes d’entraînement, et de nutrition. 

Pour ce qui est de la nourriture, matière première pour tout cycliste, j’ai découvert avec le temps qu’il est très avantageux d’être dans un petit village entouré de fermes. Chaque mercredi, tous les producteurs locaux se rencontrent sur la place du marché central et font étalage de mille et uns légumes et fruits, fraîchement sortis de la terre ou cueillis à même les arbres fruitiers que j’admire lors de mes aventures à vélo, et passe mon temps à photographier (je crois pouvoir avancer avec certitude que j’ai plus de photos d’orangers que de paysages). Un petit tour du village chaque mercredi me suffit pour acheter mes provisions pour la semaine. Je passe au marché central, me rendant d’un étalage à l’autre, achetant 4 patates par-ci, 6 tomates par-là, de la salade, des œufs pondus par la poule du voisin, un kilogramme des fameuses olives de Benicarló, du quinoa, des pois chiches, du gruau bio, du poisson fraîchement pêché, etc. et je finis ma petite aventure à la meilleure boulangerie du coin, bien évidemment, El Forn de Pa i Bolleria Santi, où j’achète un gâteau au fromage à la confiture de mûres, une miche de pain intégral et quelques « cotos », les restants de la pâte sablée utilisée pour la confection des tartes, cuits et saupoudrés de sucre vanillé. Ça sonne cochon…ça l’est! Mais ces petits délices ont mis fin au gouffre sans fond que devient mon estomac à la suite de 120km montagneux, plus d’une fois.

La saveur, la qualité, le prix et la valeur nutritive de ces aliments locaux ne sont en rien comparables à ce que l’on trouve dans les supermarchés qui ont tendance à importer des aliments qui sont en surproduction, ou bien dans les grandes villes où l’on se ruine à vouloir manger santé. Je ne me suis jamais sentie aussi énergisée qu’après un repas Benicarlois et, on ne se mentira pas, un cycliste a besoin d’un apport calorique de qualité monstre pour être en mesure de soutenir l’effort des semaines d’entraînement de 250km-400km (j’ai beau être petite, je mange comme un ogre). Sans oublier l’alimentation durant l’entraînement, bien sûr. Je ne peux compter le nombre de fois où les gels d’Xact Nutrition et les barres Cliff m’ont sauvé la face. J’ai une méchante tendance à oublier de manger ou bien à repousser les rappels pré-programmés « Mange ! » que mon Garmin m’envoie à chaque 45min de route (souvent par inadvertance, car je suis en plein effort, à l’avant du groupe et que cela me sort de la tête par après). Il faut dire que j’apprends à la dure…

En bref, Benicarló est une petite perle que j’ai eu la chance de découvrir et redécouvrir à de maintes reprises, et que je conseillerai à tout cycliste se cherchant une échappatoire abordable pour un petit camp d’entraînement (ou d’exploration) mi-hivernal, question de ne pas oublier comment pédaler et maintenir les réflexes anti-nids-de-poule à l’affût en attendant le début de la saison québécoise. Quoi de mieux qu’une route ensoleillée au déjeuner, quelques oranges cueillies sur le bord du chemin au dîner, et des artichauts, des fruits de mer et du bon vin chez Pau au souper ?

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